Quand le village devient forêt
Sous un ciel d’une limpidité éclatante, le Fort Lagarde domine la vallée comme un veilleur ancien. Dès la fin de matinée, les contreforts se couvrent de familles venues pique-niquer. On parle catalan, français, espagnol. On s’interpelle d’une terrasse à l’autre. Les enfants courent. Le village attend ses ours. Je suis venu filmer pour mon documentaire Sur les traces de l’ours des Pyrénées. Mais très vite, l’instinct du photographe prend le dessus. Ici, tout est matière, tension, lumière brute.
La Fête de l’Ours plonge ses racines dans les rites médiévaux marquant la fin de l’hiver.
La Fête de l’Ours de Prats-de-Mollo plonge ses racines dans les rites médiévaux marquant la fin de l’hiver. L’ours, sorti de sa tanière, incarne la nature sauvage, la fertilité, la peur et le renouveau. Avec Saint-Laurent-de-Cerdans et Arles-sur-Tech, elle forme un triptyque unique en Vallespir, inscrit depuis 2022 au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.
Dans la cour du fort, quatre hommes se préparent. Torse nu, ils s’enduisent d’huile puis de suie noire. Les peaux de brebis sont ajustées sur leurs épaules. Les visages disparaissent. Les regards changent.
L’homme devient ours.
Autour d’eux, c’est une cohue dense et vibrante. Les chasseurs veillent au cordon de sécurité tandis que quelques femmes terminent, à même les corps noircis, la couture des peaux. Tout le monde veut voir, photographier, toucher presque. Je force le passage, accepte les bousculades, cherche l’angle juste. Photographier ici relève de l’équilibre précaire, où seule la chance devient alliée. Et pourtant, à chaque éveil de l’ours, la foule s’ouvre avec une précision étonnante. Aucun réel danger. Tout est illusion, et pourtant tout est engagement. Chacun connaît son rôle. Les anciens observent et désignent. Les plus jeunes découvrent, rêvent d’être élus ours à leur tour. La transmission est palpable.
 
Quand ils surgissent enfin, hurlant, frappant le sol de leurs bâtons, l’espace bascule. Chaque ours choisit une proie, lance son bâton pour la désigner. S’ensuit une chorégraphie codifiée : le bâton revient, repart, désigne encore. Un jeu archaïque que tous semblent comprendre intuitivement. Personne n’est réellement spectateur. Tous participent.
Ainsi le fort se vide doucement. Le village devient forêt. La chasse commence.
 
Le village devient forêt
Dans les ruelles, les ours poursuivent, marquent de suie, grondent. Les chasseurs encadrent. Les bergères au béret bleu rappellent l’ancrage pastoral de ces vallées. La cavalcade est intense, mais maîtrisée. Théâtre populaire, chaos organisé.
Après des heures de tension vient la capture. Les chasseurs encerclent la bête. Les Ours Blancs interviennent. La tonte symbolique marque la fin du sauvage. L’animal redevient homme. L’hiver cède la place au printemps.
La foule applaudit.
Ce qui frappe, au-delà du spectacle, c’est la cohésion. Toutes les générations sont là. Beaucoup sont venus d’Espagne et des basses vallées de Catalogne française. On ne vient pas seulement assister à la fête. On vient y appartenir.
En fin de journée, sur les marches de la ville, tous les acteurs se rassemblent pour une photographie collective. Ours, chasseurs, ours blancs, bergères. Un instant suspendu après la tempête. Un village entier vient de rejouer son mythe.
Et le Fort Lagarde, au-dessus de nous, semble déjà attendre l’année prochaine.
La Fête de l’Ours n’est pas un folklore figé. C’est un acte d’identité catalane vivant, joyeux, fédérateur.